MON ÎLE LOINTAINE (à Madame Segond-Weber)

Je suis né dans une île amoureuse du vent, Où l'air a des odeurs de sucre et de vanille, Et que berce au soleil du tropique mouvant Les flots tièdes et bleus de la mer des Antilles. Sous les brises, au chant des arbres familiers, J'ai vu les horizons où planent les frégates, Et respirer l'encens sauvage des halliers, Dans ses forêts pleines de fleurs et d'aromates. Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu, Pour voir à l'infini la mer splendide et nue, Ainsi qu'un grand désert mouvant de sable bleu, Border la perspective immense de la nue. A l'heure où sur ses pics s'allument les boucans, Un hibou miaulait au coeur de la montagne, Et j'écoutais pensif, au pied des noirs volcans, L'oiseau que la chanson de la nuit accompagne. Contre ces souvenirs en vain je me défends. Je me souviens des airs que les femmes créoles, Disent au crépuscule à leurs petits enfants. Car ma mère autrefois m'en apprit les paroles. Et c'est pourquoi toujours mes rêves reviendront, Vers ses plages en feu ceintes de coquillages, Vers les arbres heureux qui parfument, ses monts, Dans le balancement des fleurs et des feuillages. Et c'est pourquoi du temps des hivers lamentables, Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours, Dans les jardins de France où meurent les érables, J'ai chanté ses forêts qui verdissent toujours. O charme d'évoquer sous le ciel de Paris, Le souvenir pieux d'une enfance sereine, Et dans un Luxembourg aux parterres flétris, De respirer l'odeur d'une Antilles lointaine ! O charme d'aborder en rêve au sol natal. Où pleure la chanson des longs filaos tristes, Et de revoir au fond du soir occidental, Flotter la lune rose au faîte des palmistes !

DEVANT UN COUCHER DE SOLEIL

Le ciel est pourpre et la montagne violette. Un vol d'oiseau de mer frôle le récif bleu. C'est l'heure où passe au loin à l'horizon en feu, Sous les fauves rayons la blanche goélette. ! Sur un rocher couleur de cinabre et de sang : Un cocotier dessine une molle arabesque. Un nuage écarlate illumine la fresque : D'un soir aux sept couleurs pur et resplendissant. Sur l'océan, grand lac muet où rien ne bouge, Passe le frôlement d'un Immense éventail ; Dans des poussières d'or, d'agate et de corail, La boule du soleil semble une lune rouge. Soleil, soleil, bientôt la France te verra L' Alpe et la Pyrénée attendent ta venue, Tu baigneras le val, profond, la lande nue ; Sous ta fauve clarté l'automne rougira. La Croix du Sud sera toujours illuminée : En l'azur tropical troué de mille feux, Lorsque ton orbe rose, au front des coteaux bleus, Verra des toits français fumer la cheminée. Le grand pays muet soudain s'éveillera, Vibrant de chants de coqs et de cris d'alouettes, Et d'un castel gothique aux deux tours violettes : Mon jeune amour aux yeux divins te sourira. Hélas ! l'ombre est ici quand brille sa demeure ; Quand elle est dans la nuit, je suis dans la clarté ; Nous qui goûtions jadis tes heures de beauté, Nous ne te voyons plus, soleil à la même heure. Et chaque jour plus seul sous les astres de Dieu, Je pleure, par les soirs admirables des îles, Le temps où nous voyions, sous les chênes tranquilles, Ton crépuscule au bord du même coteau bleu !